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Full text of "Les songes drolatiques de Pantagruel"

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LES 

SO:?CGES    V\OLqATïQVES 

DE 

PANTAGRUEL 


IMPRIMERIE    LOUIS    PERRIN 
A    LYON 


Tiré  à  petit  nombre. 


LES 


SONGES    V\0Lc4TIQUES 

PANTAGRUEL 

OÙ  font  contenues  pinfieurs  figures  de  l'invention 
de  maiftre 

FRANÇOIS    RABELAIS 

AVEC     UNE     INTRODUCTION     ET     DES    REMARQ_UES 

Par  m.  E.  T. 


Pc4%lS 


LI  BRAI  RIE    TROSS 


M    DCCC    LXIX 


LES   SONGES    DROLATIQUES 


PANTAGRUEL 


ABELAis  était  mort  depuis  douze  ans,  lorf- 
que,  en  i  ^6f ,  l'éditeur  Richard  Breton  mit 
au  jour  (i),  à  Paris,  un  mince  petit  volume 
de  format  petit  in-8°  &  contenant  120 
figures  grotefques,  gravées  fur  bois  des  deux  côtés 
des  feuillets  &  dépourvues  de  toute  explication.  Le 


(i)  Richard  Breton  éditait  volontiers  des  colleftions  de  gra- 
vures fur  bois;  il  avait,  en  l'jôa,  fait  paraître  le  Recueil  de  la 
diverjité  des  habits;  les  121  figures  font  accompagnées  chacune 
d'un  quatrain  imprimé  en  curfive  françaife.  Cet  ouvrage  obtint 
du  fuccès  ;  de  nouveaux  tirages  eurent  lieu  en  1 564  &  en  1  $67. 
Des  exemplaires  reliés  en  maroquin  fe  font  payés  ii'},  155 
&L  190  fr.  aux  ventes  Yemeniz,  Chedeau  &  Van  der  Helle. 


titre  eft  celui-ci  :  Les  Songes  drolatiques  de  Pantagruel, 
ou  font  contenues  plufieurs  figures  de  l'inuention  demaiftre 
François  Rabelais;  &  dernière  œuvre  d'iceluy  pour  la 
récréation  des  bons  efprits. 

On  ne  faurait  attribuer  à  notre  Hornère  bouffon  la 
compofition  de  ces  caricatures  fingulières;  peut-être 
en  a-t-il  fuggéré  l'idée;  elles  font  l'œuvre  d'un  jirtiile 
dont  le  nom  eft  demeuré  inconnu  &:  qui  s'était  inf- 
piré  de  la  verve  railleufe  de  l'hiftorien  de  Gargantua. 

Le  catalogue  des  livres  appartenant  au  libraire 
Lamy,  vendus  en  1806,  offre,  n°  3775",  un  recueil  de 
deffms  à  la  plume  :  Les  Songes  drolatiques  de  Pan- 
tagruel, de  l'invention  de  maifire  François  Rabelais,  in- 
folio; ces  deffins  font  au  nombre  de  122  &  on  les 
préfente  comme  étant  les  originaux  des  gravures 
publiées  en  iy6f.  Nous  ignorons  malheureufement 
ce  qu'eft  devenu  ce  recueil  dont  l'examen  offrirait 
fans  doute  un  vif  intérêt;  le  favant  auteur  du  Manuel 
du  Libraire  conftate  que^  vers  1797,  le  libraire  Salior 
en  avait  fait  ufage  pour  entreprendre  une  édition 
nouvelle  des  Songes  ;  60  planches  furent  gravées  par 
C.-N.  Malapeau,  dans  le  format  petit  in-4°  ;  M.  Brunet 
ajoute  :  «  La  fuite,  à  ce  que  l'on  prétend,  a  été  ter- 
minée, mais  non  publiée.  »  Ces  gravures  de  Mala- 
peau font  devenues  très-rares  ;  elles  rendent  d'ailleurs 
affez  bien  l'efprit  des  originaux;  la  pointe  eft  groffe, 
mais  légère  &  accentuée. 

On  connaît,  du  refte,  plufieurs  autres  recueils  an- 
ciens de  ces  deffins  à  la  fanguine,  dont  un  fe  trouve 


Vl| 

dans  la  riche  colledion  de  M.  Hippolyte  Deftailleur. 

Les  Songes  ont  reparu,  en  1823,  dans  l'édition  de 
Rabelais  donnée  par  MM.  Efmangart  &  Eloi  Johan- 
neau;  ils  en  forment  le  neuvième  volume.  Chaque 
figure  eft  accompagnée  d'un  texte  explicatif. 

On  fait  quel  eft  le  fyftème  des  deux  éditeurs  que 
nous  venons  de  nommer;  il  conilfte  à  ne  rien  laiffer 
fans  une  explication  parfaitement  pofitive  &  des  plus 
claires.  Avec  eux  nulle  difficulté ,  aucune  incertitude  ; 
maître  François  a  toujours  Se  fans  aucune  exception 
eu  en  vue  fes  contemporains  Se  les  événements  dont 
il  avait  été  le  témoin.  Ses  récits  les  plus  fantaftiques 
font  une  allufion  continue;  les  deuxfavants  commen- 
tateurs en  poiTèdent  la  clé,  &  jamais  ils  n'éprouvent 
le  moindre  embarras  ;  les  affirmations  les  plus  tran- 
chantes, parfois  les  plus  inattendues,  découlent  de 
leur  plume,  comme  chofe  évidente  qu'il  fuffit  d'énon- 
cer. Ces  procédés  font  loin  d'avoir  obtenu  un  affen- 
timent  unanime;  de  vives  critiques  qui  paraiffent 
très-fondées  ont  été  dirigées  contre  leur  commen- 
taire hiftorique;  celui  qu'ils  confacrent  aux  Songes  dro- 
latiques foulève  également  des  objedlions  multipliées. 

Prenons  pour  exemple  la  première  figure  des  Son- 
ges. Qu'eft-ce  que  ce  frocard,  vêtu  d'une  cloche, 
ayant  en  tête  une  enfeigne  de  chef  militaire?  11  a  le 
fabre  au  côté  ;  il  eft  à  genoux  devant  une  fortereffe 
à  créneaux,  en  forme  d'un  prie-dieu  à  roulettes,  avec 
lequel  il  paraît  identifié  &  ne  faire  qu'un  même 
corps;  une  ceinture  bien  bouclée  l'y  attache. 


Vllj 

Les  éditeurs  de  1823  ne  fe  font  pas  arrêtés  un  feu! 
moment  devant  cette  énigme;  ils  voient  dans  cette 
image  étrange  le  pape  Jules  II,  auquel  la  forterelTe  de 
la  Mirandole,  ornée  d'attributs  militaires,  fert  d'ora- 
toire. «  Ceft  une  allufion  à  fon  hypocrifie  &  au  fiége 
«  de  cette  ville,  qu'il  fit  dans  les  rigueurs  de  l'hiver, 
«  à  l'âge  de  foixante-dix  ans  &  dans  laquelle  il  entra 
<(  parla  brèche.  Ce  prie-dieu  roulant  &  en  forme  de 
<c  fortereffe  montre  clairement  qu'il  roulait  pour  ainfi 
«  dire  avec  lui  l'oratoire  &  l'autel  jufque  dans  fes 
«  expéditions  militaires.  » 

Ceft  encore  le  pape  Jules  1 1  que  défigne  la  figure  3  ; 
fon  cafque  à  aigrette,  fon  long  fabre,  l'arquebufe 
qu'il  a  fur  l'épaule  font  autant  d'indices  de  fes  goûts 
belliqueux;  fon  manteau,  difons  mieux,  fa  chape,  que 
le  vent  fait  voltiger,  eft  le  fymbole  de  fon  caradère 
fougueux  ôc  violent. 

Nous  retrouvons  ce  pontife  dans  la  figure  n°  7  ; 
fon  corps  eft  couvert  d'une  écharpe  en  forme  de 
cloche;  il  a  fur  la  tête,  au  lieu  de  tiare,  une  ruche 
d'où  fort  un  effaim  d'abeilles;  c'eft  que  «  la  tiare  eft 
<(  une  ruche  dont  les  prêtres  ôc  les  moines  font  les 
<(  abeilles  laborieufes.  »  La  fraife  qui  fe  prolonge  en 
forme  d'arc  &  qui  fe  termine  en  éperon,  le  petit  cou- 
teau pendu  à  la  ceinture,  autre  allufion  à  l'humeur 
turbulente  du  perfonnage.  Les  traits  du  vifage  très- 
accentués  font  hideux,  &•  la  lèvre  inférieure  allongée 
affede  des  proportions  tracées  par  un  crayon  info- 
lent. 


IX 

Il  fallait  que  Rabelais  en  voulût  bien  à  Jules  II,  car, 
revenant  fans  celTe  à  la  charge,  il  le  prend  encore 
pour  fujet  de  dix-huit  autres  caricatures,  au  dire  de 
MM.  Efmangart  &  Johanneau.  On  peut  fuppofer  que 
ces  meffieurs,  ne  fâchant  trop  comment  tout  expli- 
quer, fe  font  emparés  des  moindres  traits  qui  pou- 
vaient fournir  lieu  à  une  allufion  aux  travers  que 
l'hiftoire  efl  en  droit  de  reprocher  à  ce  pontife. 

François  P'"  efl  offert  deux  fois  à  nos  railleries. 
L'image  n°  fi  montre  un  perfonnage  de  haute  taille, 
ayant  aux  pieds  des  éperons  gigantefques  ;  une  bavette 
eft  placée  fous  le  menton  ;  une  ample  &  large  robe 
de  malade  le  couvre  des  pieds  jufqu'à  la  tête  ;  elle  eft 
furmontée  d'une  aigrette  ;  il  prend  fa  cuifTe  gauche 
des  deux  mains  &  il  la  foulève  avec  l'expreffion  d'une 
fouffrance  aiguë.  «  C'eft  évidemment  le  roi  atteint  du 
w  mal  galant  que  lui  donna  la  belle  Ferronière.  »  11  faut 
reconnaître  que  le  profil  du  perfonnage  offre,  dans 
les  dimenfions  du  nez,  une  reffemblance  inconteftable 
avec  la  phyfionomie  de  ce  roi,  mais  il  eft  permis  de  ne 
pas  voir  une  allufion  à  la  maladie  qui  le  frappa  dans 
les  deux  vers  des  Fanfreluches  antidatées  que  citent 
les  commentateurs  : 

«   Le  dos  d'ung  roy  trop  peu  courtoys 
«    Poyvré  fera  foubs  un  habit  d'ermite. 

Le  Gargantua  parut  en  in^-  r^^^is  on  a  lieu  de 
croire  qu'il  avait  été  compofé  depuis  quelque  temps; 
il  aurait  donc  fallu  que  maître  François  prédît  l'évé- 


X 

nement  feize  ans  à  peu  près  à  1  avance.  On  eft  en 
droit  cependant  de  faire  obferver  que,  fâchant  à  qui 
il  avait  affaire,  il  énonçait  une  fimpl-e  conjeâ:ure; 
l'événement  eft:  venu  la  juftifier. 

Le  n°  70  préfente  une  image  fembiable,  mais  elle  eft 
tournée  dans  un  fens  différent  ;  même  profil  au  nez 
d'un  développement  caradériftique,  mêmes  éperons 
gigantefques  ;  la  tête  eft  couverte  d'un  long  bonnet 
de  nuit;  le  corps  eft  enveloppé  dans  une  houppe- 
lande; l'expreffion  eft  celle  de  la  douleur.  Un  arc 
détendu  placé  au  côté  du  malade  femble  aux  com- 
mentateurs l'emblème  non  équivoque  de  l'état  humi- 
liant auquel  l'avaient  réduit  fes  excès. 

Dans  les  numéros  44  &  <fo  on  peut  voir  Grand- 
goufier,  le  père  de  Gargantua  ;  il  preffe  d'une  main 
une  énorme  marmite  d'où  fort  une  épaifl'e  fumée,  &  de 
l'autre  main  il  porte  une  cuiller  à  fa  bouche  large- 
ment entr'ouverte  ;  on  le  voit  «  mangeant  fa  part  de 
«  trippes  de  367014  beufs  gras  qu'il  avoyt  faid 
«  tuer;  »  plus  loin,  il  tient  un  coutelas  &  fait  un 
gefte  qui  rappelle  évidemment  la  propofition  faite  à 
Gargamelle  &  que  celle-ci  fe  hâte  de  repouffer.  Les 
éditeurs  de  1823  ayant  pofé  en  principe  que  Grand- 
goufier  eft  le  type  de  Louis  XII,  retrouvent  ce  roi 
dans  ces  deux  caricatures;  mais,  à  coup  fur,  les  allu- 
mons échappent  à  l'analyfe  la  plus  fubtile. 

Rien  de  plus  bizarre  que  la  figure  n°  SI  \  "os  deux 
favants  interprètes  la  décrivent  ainfi  :  «  Perfonnage 
«  encamaillé  &  encapuchonné,  à  tête  de  jument  fur- 


»  montée  d'une  aigrette  &  à  deux  corps  réunis  fous 
M  un  même  camail,  préfentant  fur  le  côté  droit  un 
«  écufTon  chargé  de  trois  befants  d'or,  ayant  la 
«<  main  droite  gantée,  royalement  &  en  forme  de  main 
««  de  bénédicîlion,  tenant  de  la  gauche  une  verge  & 
«  au  bout  un  fceptre  en  pied  de  biche  ou  de  bouc, 
u  fymbole  de  fa  lubricité,  pourvu  d'un  priape  énorme 
«<  attaché  au  ventre  avec  des  courroies  &  fupporté 
M  par  une  machine  à  roulettes,  couple  monflrueux, 
«  planté  fur  des  jambes  de  des  pieds  de  femme.  «  Dans 
ces  étranges  fantaifies  faut-il  voir  Diane  de  Poitiers  ? 
Faut-il,  pour  obtenir  cette  explication  inattendue,  ad- 
mettre comme  certain  que  c'efl  elle  que  Rabelais  avait 
en  vue  lorfqu'il  parlait  de  la  grande  jument  que 
«  Fayoles,  quart  roy  de  Numidie,  envoya  de  AfFri- 
»  que  à  Grandgoufier.  »  Bien  des  doutes  fubiîfleront 
à  cet  égard. 

Quanta  Henri  II,  MM.  Efmangart  &  Johanneau  ne 
doutent  pas  que  c'efl  à  ce  prince  que  fe  rapporte  le 
Pantagruel  de  maître  François  ;  ils  retrouvent  Panta- 
gruel dans  fix  des  Songes  drolatiques  (n°*  2  3 ,  2  5" ,  46,  f  3 , 
fy,  113);  ils  en  tirent  une  conclufion  fort  naturelle, 
mais  tant  foit  peu  conteftable,  puifque  les  principes 
qu'ils  pofent  ne  font  nullement  démontrés.  Ils  n'ap- 
puient leur  dire  que  fur  des  confidérations  tout  à 
fait  arbitraires. 

Charles-Qu'int  ne  pouvait  échapper  à  l'ardeur  de 
nos  interprètes;  mais  ils  ne  femblent  pas  avoir  eu  la 
main  heureufe  dans  le  choix  de  l'image  qu'ils  lui  affi- 


XI) 

gnent.  C'eft  le  n»  lo],  perfonnage  en  forme  de  mar- 
mite dont  la  fumée  s'élève  du  fommet  du  couvercle, 
lequel  efl  percé  d'un  couteau  de  cuifine  âc  dont  il 
fort  à  droite  une  main  armée  d'un  couperet,  &  à  gau- 
che une  autre  main  tenant  un  chapeau  de  forme  poin- 
tue, ainfi  que  des  têtes  de  coq.  Le  puifTant  empe- 
reur n'abdiqua-t-il  pas  afin  d'aller  régner  dans  la 
cuifme  des  moines  du  couvent  de  Saint-Juft?  Les  têtes 
de  coqs  ne  font-elles  point  une  allufion  aux  Français 
qui,  en  battant  les  troupes  de  l'empereur,  le  dégoû- 
tèrent de  la  domination?  Le  liquide  qui  fort  de  la 
marmite  à  flots  preffés  ne  fignifie-t-il  pas  que  les  vaftes 
projets,  que  les  vi(floires  du  puifPant  potentat  s'en  allè- 
rent à  vau-l'eau?  Nous  ne  croyons  point  que  l'auteur 
des  Songes  ait  été  chercher  des  allufions  auffi  ingé- 
nieufes;  fes  interprètes  lui  prêtent  à  coup  fur  une  ma- 
lice bien  plus  raffinée  que  celle  qui  l'infpirait. 

Perfiflant  dans  leur  fyflème  de  voir  dans  chacune 
des  I20  caricatures  la  reproduction  grotefque  & 
exagérée  des  perfonnages  qui  figurent  dans  l'épopée 
fatirique  de  maître  François,  nos  interprètes  décou- 
vrent Panurge  dans  fix  de  ces  images.  Ils  croient  avoir 
établi  dans  leur  immenfe  Commentaire  hiftorique  que 
Panurge,  c'efl  le  cardinal  de  Lorraine;  ils  font  ainfi 
fort  à  l'aife  pour  expliquer  les  figures  n"*  47,  48, 
p,  68,  76,  96;  mais  quant  à  ce  qui  concerne  la  pre- 
mière, il  efl  aiîez  difficile  de  reconnaître  Panurge 
dans  ce  perfonnage  à  figure  hypocrite,  à  longues 
oreilles,  dont  la  réte  creufe  repréfente  un  bénitier,  Se 


Xll| 

qui,  aflis  dans  une  forte  de  ftalle,  un  couteau  à  fon 
côté,  lève  un  goupillon  dans  fa  main  droite.  Il  n'y  a 
là,  ce  nousfemble,  rien  qui  puiffe  raifonnablementfe 
rattacher  d'une  façon  fpéciale  à  ce  prince  de  l'Eglife, 
fort  peu  édifiant  à  tous  les  points  de  vue  &  dont  Bran- 
tôme trace  un  portrait  plus  reffemblant  fans  doute 
que  féduifant  (i). 

La  même  obfervation  s'applique  au  numéro  48  ; 
cet  individu,  coiffé  d'un  immenfe  chapeau  rond, 
dont  les  traits,  les  bras,  font  hideufement  décharnés, 
de  qui  ouvre  un  fac  afin  de  laiffer  tomber  un-gros  vo- 
lume dans  un  puits,  efl-ce  le  cardinal?  Les  indices 
qu'on  voudrait  invoquer  pour  le  reconnaître  font 
bien  fugitifs,  bien  incertains. 

Admettez  que  le  frère  Jean  des  Entommeures  foit 
le  cardinal  du  Bellay,  ce  protecfleur  de  Rabelais  ; 
cherchez  enfuite  les  caricatures  que,  par  des  rappro- 
chements bien  forcés,  vous  rattacherez  à  ce  moine, 
vous  n'en  rencontrerez  pas  moins  de  fix  (n""'  f ,  6,  9, 
41,  5*4,  77),  mais  tout  ceci  ne  repofe  que  fur  des 
conjecHiures  extrêmement  hafardées. 

Les  interprètes  prétendent  que  fix  caricatures  di- 

(j)  Un  pamphlet  célèbre  &.  dont  le  feul  exemplaire  connu  a 
été  acquis  au  prix  de  i  ,400  fr.  pour  le  compte  de  la  ville  de  Pari?, 
à  la  vente  de  M.  J.  Ch.  Brunet,  VEpiJîre  envoiee  av  tigre  de  la 
France  y  adreffe  à  ce  cardinal  les  reproches  les  plus  fanglants. 
On  devra  bientôt,  nous  l'efpérons,  à  M.  Ch.  Read,  une  réim- 
preffion  de  cet  écrit,  où  déborde  une  éloquence  indignée  & 
qu'on  attribue  prefque  avec  certitude  à  François  Hotman. 


XIV 

verfes  (n°*  6i,  64,  6^,  66,  73  &  74)  fe  rapportent  à 
Corneille  Agrippa  •  ce  perfonnage  fingulier,  cet  éru- 
dit  paradoxal  &  charlatan  n'obtient  dans  les  récits  de 
Rabelais  qu'une  mention  affez  fugitive;  eft-il  raifon- 
nable  de  croire  que  le  deffinateur  eût  voulu  le  repré- 
fenter  fous  une  demi-douzaine  d'afpeds  différents? 

Ne  fâchant  fouvent  à  quels  perfonnages  hifloriques 
rattacher  les  débauches  de  crayon  qu'ils  avaient  fous 
les  yeux,  les  dodes  commentateurs  ont  pris  le  parti 
d'y  voir  l'image  de  quelques-unes  des  créations  allé- 
goriques qui  fe  jouent  dans  les  récits  de  Rabelais. 
Quarefme-Prenant  leur  femble  retracé  douze  fois 
(n°*  8,  16,  17,  18,  39,  40,  rf,  69,  83,  8f,  93,  106); 
Niphlefeth,  la  reine  des  Andouilles  de  l'île  Farouche, 
fe  montre  à  deux  reprifes  (n°'  35"  &  36);  le  perfon- 
nage vigoureux  &  ventru,  coiffé  d'un  bonnet  de 
cuifîne  que  furmonte  un  épi  de  blé  &  qui  tient  un 
écumoire,  c'eft  Riflandouille.  (Livre  IV,  chapitre  37.) 

La  figure  n°  100,  cet  homme  dont  les  traits  indi- 
quent la  fureur,  qui  tient  un  poignard  d'une  main, 
une  torche  de  l'autre,  c'eft  Picrochole,  ce  roi  de 
Lerne,  qui  fut  fi  bien  déconfit  par  Gargantua  &  qui 
fe  propofait  de  tout  mettre  à  feu  &  à  fang.  On  paraît 
en  droit  de  retrouver  dans  l'efpèce  de  marmite  à  face 
humaine,  tracée  n°  22,  Manduce,  le  dieu  des  Gaf- 
trolâtres,  «  effigie  monftrueufe,  ayant  la  tête  plus 
«  groffe  que  tout  le  relie  du  corps  ;  »  il  faut  cepen- 
dant avouer  que  fes  «  amples,  larges  &  horrificques 
«  mafchoueres  bien  endentelées  »  font  défaut,  mais 


XV 

on  les  retrouve ,  planche  1 1  f  ,  dans  cet  individu 
qui  n'eft  que  tête  Se  gueule,  dont  la  coiffure  figure  un 
énorme  pâté,  qui  pofe  un  genou  en  terre  &  qui  fe  pré- 
cipite fur  une  lèchefrite  pour  la  lécher  plus  à  fon  aife. 

Nous  croyons,  comme  Charles  Nodier,  qu'il  ne  faut 
pas  étouifer  les  ingénieux  badinages  de  Rabelais  fous 
des  commentaires  hiftoriques  forcés  &  infipides.  On 
juge  bien  mal  le  redoutable  fatirique  du  genre  hu- 
main en  le  réduifant  aux  proportions  d'un  libellifte. 
Sa  raillerie  porte  fur  le  monde  entier,  non  fur  les 
mefquines  intrigues  de  la  cour.  Il  s'eft  fans  doute 
exercé  parfois  fur  le  perfonnage  contemporain,  fur 
l'anecdote  du  jour,  mais  ces  allufions  font  difficiles  à 
précifer,  car  l'auteur  les  mêle  à  plaifir  dans  une  foule 
de  circonftances  qui  déroutent  le  ledeur  le  plus  at- 
tentif. Il  avait  des  motifs  pour  demeurer  énigmatique. 

L'ingénieux  académicien  que  nous  venons  de 
nommer  obferve  que  les  explications  hifloriques 
qu'on  s'efl  évertué  à  entaffer,  repofent  prefque  tou- 
tes fur  des  anachronifmes  flagrants.  <f  II  paraît  main- 
cf  tenant  inconteftable  que  le  Gargantua  fut  compofé 
'(  dès  ip8,  époque  où  laducheffe  d'Etampes  n'avait 
«  que  vingt  ans,  &  le  crédit  de  Diane  de  Poitiers  ne 
'(  commença  que  vers  1^47,  c'efl-à-dire  longtemps 
«  après  la  publication  des  trois  premiers  livres  où 
«  l'on  veut  qu'elle  foit  défignée.  » 

La  critique  plus  judicieufe  admet  dans  Rabelais  des 
allufions  aux  événements  de  l'époque,  mais  fans 
fuite,  fans  fyflème   fuivi  avec  une  imperturbable  té- 


xvj 

nacité^elle  prend  pour  elle  le  confeil  que  donne 
maître  Alcofribas  lui-même;  elle  fe  garde  bien  de 
«  calfreter  des  allégories  qui  ne  furent  oncques  fon- 
ce gées.  M  Un  écrivain  ingénieux  l'a  dit  avec  raifon  ; 
il  eft  abfurde  de  voir  dans  Panurge  le  portrait  de  tel 
évêque,  de  tel  cardinal.  «  Panurge,  c'efl  Panurge 
«  lui-même,  un  perfonnage  nouveau  que  Rabelais  a 
«  mis  au  monde  &  que  je  reconnais  quand  je  le  ren- 
«  contre.  Pour  doter  Panurge  de  tant  de  vices  &  de 
K  paffions  diverfes,  il  fallait  plus  que  le  caradlère 
«  d'un  prélat.  Chacun,  à  la  cour,  donnait  fa  quote- 
«  part.  Rabelais  allait  de  l'un  à  l'autre  :  Monfeigneur, 
«  un  peu  de  votre  rancune,  un  peu  de  votre  prodi- 
«  galité  pour  mon  Panurge?  —  Monfieur,  un  peu  de 
(f  votre  infouciance  &  de  votre  génie  d'intrigue  >  — 
«  Et  vous,  fire  dodleur,  un  peu  de  votre  érudi- 
<f  tion;  c'eft  pour  mon  Panurge;  il  s'en  fervira  pour 
«  amufer  le  public  que  vous  ennuyez.  Puis,  rentré 
«  chez  lui;  &  moi,  difait  Rabelais,  ne  donnerai-je 
<c  rien  ?  Alors,  fe  faifant  fon  examen  de  confcience, 
«  il  trouvait  chez  lui  quelque  vice  de  bon  aloi,  le 
<(  goût  de  la  table  ou  l'efprit  de  fatire,  il  le  parta- 
«  geait  de  bonne  grâce  avec  fon  héros.  » 

C'eft  à  ce  point  de  vue  qu'il  faut  envifager  les  per- 
fonnages  de  Rabelais  ;  on  renonce  alors  à  leur  iden- 
tification complète  avec  des  individus  du  feizième 
fiècle.  Renchériffant  fur  les  excentricités  bouffonnes 
du  fatirique,  le  deffinateur  s' eft  laiffé  aller  aux  char- 
ges les  plus  outrées,  les  plus  extravagantes,  mais  en 


XVlj 

même  temps  les  plus  fpirituelles  en  leur  étrangeté. 
Nous  fommes  tenté  de  croire  que  le  public,  en  i  fôf , 
n'y  entendait  pas  malice  &  qu'il  s'amufait  naïvement  & 
fimplement  de  rafped:  de  ces  figures  monftrueufes  : 
nous  ferions  difpofé  à  les  rapprocher  des  imagina- 
tions d'un  illuftre  artifte  efpagnol ,  de  Francifco 
Goya,  qui,  dans  Tes  CapricJws,  dans  fes  Suenos,  s'eft 
plu  à  tracer  parfois  des  images  fantaftiques,  des  êtres 
fadices  dans  lefquels  on  a  voulu  voir  des  allufions  à 
des  perfonnages  de  la  cour  de  Charles  IV,  allufions 
réelles  peut-être,  mais  dont  le  trait  fatirique  &  aigu 
refte  plongé  dans  une  obfcurité  qui  ouvre  une  large 
carrière  aux  explications  des  interprètes  décidés  à 
révéler  ce  que  l'auteur  avait  foigneufement  caché. 
Obfervons  auffi  que  des  caricatures  grotefques, 
tout  à  fait  dans  le  genre  des  Songes  drolatiques,  &  par- 
fois offrant  avec  eux  une  reffemblance  des  plus  frap- 
pantes, fe  montrent  dans  quelques  ouvrages  anté- 
rieurs à  1  fôy  Se  où  Rabelais  n'a  rien  à  voir  (i).  C'eft  ainfi 
que  le  frontifpice  des  Devifes  héroïques,  de  Claude  Pa- 
radin,  mifes  au  jour  dès  iffy,  offre  des  perfonnages 
ayant  les  mêmes  traits  que  ceux  que  Richard  Breton 
préfentait  au  public.  Les  couvertures  cartonnées  des 

(i)  On  retrouve  également  bon  nombre  des  figures  grotef- 
ques des  Songes  dans  les  bordures  qui  encadrent  les  vignettes 
gravées  fur  bois,  attribuées  à  Salomon  Bernard,  &  qui  décorent 
la  Métamorphofe  d'Ovide  publiée  à  Lyon,  chez  lan  de  Tournes, 
en  1 5  5  7 .  Ces  vignettes  ont  été  utilifées  dans  d'autres  publications 
de  la  même  époque. 


divers  tomes  qui  compofent  la  traducflion  allemande 
de  Rabelais,  par  le  docfleur  G.  Régis,  accompagnée 
d'un  très-long  commentaire,  font  décorées  de  petites 
figures,  finement  gravées,  qui,  parfois,  reproduifent 
exactement  les  planches  fur  bois  de  i  féf . 

L'édition  originale  des  Songes  drolatiques  eft  deve- 
nue extrêmement  rare;  l'exemplaire  que  pofTède  la 
Bibliothèque  impériale  efl:  incomplet  d'un  feuillet,  ce 
qui  réduit  le  nombre  des  planches  à  1 18;  c'eft  égale- 
ment ce  que  contenait  un  autre  exemplaire  venant 
de  la  belle  coUedion  Girardot  de  Prefond  «Se  payé 
ifofr.  à  la  vente  Mac-Carthy,  en  1816,  Le  Manuel  du 
Libraire  indique  d'autres  adjudications  :  41 1  fr.,  vente 
Nodier;  yyf  fr.,  vente  Solar.  Depuis,  nous  en  avons 
noté  trois  autres  :  30^  fr.,  vente  Chedeau,  en  i86f , 
n°  827  ;  yof  fr.,  vente  Yemeniz,  en  186^,  n°  2378; 
i,5'oo  fr.,  vente  J.-Ch.  Brunet,  en  1868,  n°  430; 
c'était  l'exemplaire  Nodier.  On  voit  ainfi  que  la  va- 
leur de  ce  petit  recueil  s'eft  graduellement  accrue 
dans  de  fortes  proportions.  Il  était  devenu  impoffible 
aux  amateurs  de  fe  le  procurer  féparément;  il  fallait 
fe  réfigner  à  acquérir  les  neuf  volumes  de  l'édition 
Variorum.  Nous  avons  voulu  offrir  à  quelques  curieux 
les  moyens  de  le  placer  dans  leur  cabinet,  &  nous 
n'avons  rien  épargné  pour  que  cette  réimpreffion 
obtînt  les  fuffrages  des  bibliophiles  les  plus  délicats. 

E.  T. 


LES 
SONGES     DROLA' 

TIQVES   DE   PANTAGRVEL, 

ou  font  contenues  plufieurs  figures 
de  l'inuention  de  maiftre  Fran- 
çois Rabelais:  &  derniè- 
re œuure  d'iceluy, 
pour  la  récréation 
des  bons 
elprits. 


A     PARIS, 

Par  Richard  Breton,  Rue  S.  laques, 
à  l'EfcreuifTe  d'argent. 

M.   D.   LXV. 


AV  LECTEUR  SALVT. 

A  grande  familiarité 
que  i'ay  eue  auec  feu 
Frâçois  Rabelais  m'a 
incité  (amy  ledeur) 
voire  côtraint  de  met- 
tre cefte  dernière  de 
fes  œuures  en  lumière 
qui  font,  Les  diuers  fonges  drolaticques 
du  trefexcellent,  mirificque  Pantagruel; 
homme  iadis  tref-renommé  à  caufe  de 
fes  faifts  heroiques,  comme  les  hiftoires 
trefplufque  véritables  en  fôt  des  difcours 
admirables:  qui  eft  la  principale  caufe 
que  ie  n'ay  (^pour  euiter  prolixité)  voulu 
en  faire  aucune  mention,  ains  feulement 
ie  certifiray ,  côme  en  paffant ,  que  ce  font 
figures  d'vne  aufsi  eftrâge  façon  qu'il  f  en 
pourroit  trouuer  par  toute  la  terre,  &  ne 
croy  point  que  Panurge  en  ait  iamaisveu 
ne  cogneu  de  plus  admirables  es  pays  ou 
il  a  faiâ:  n'agueres  fes  dernières  nauiga- 
tions.  Or  quant  à  vous  faire  vne  ample 
defcription  des  qualitez  &   eftats,   i'ay 

A    2 


laifTé  ce  labeur  à  ceux  qui  ont  verfé  en 
celle  faculté  &  y  font  plus  fuffifans  que 
moy:  voire  pour  en  déclarer  le  fens  mi- 
ftique  ou  allégorique,  aufsi  pour  leur  im- 
pofer  les  noms,  qui  à  chacun feroit conue 
nable.  le  n'ay  femblablement  trouué 
bon  de  faire  vn  long  préface  pour  la  re- 
commandation de  ce  prefent  œuure,  ce- 
la eft  à  faire  à  ceux  qui  veulent  faire  vo- 
ler leur  renommée  parmy  IVniuers:  car 
comme  on  dit  en  commun  prouerbe, 
quand  le  vin  eft  bon,  il  ne  fault  point  de 
bouchon  à  l'huis  de  la  tauerne.  le  n'ay 
voulu  aufsi  m'amufer  à  difcourir  l'inten- 
tion de  l'autheur,  tât  à  caufe  que  l'en  fuis 
incertain,  que  pour  la  grand  difficulté  qui 
fe  trouue  à  contenter  tant  d'efprits  qui 
font  d'eux  mefmes  alTez  lunatiques,  i'e- 
fpere  toutesfois  que  plufieurs  f  y  trouue- 
ront  fatisfaids:  car  celuy  qui  fera  ref 
ueur  de  fon  naturel  y  trouuera  dequoy 
refuer,  le  melencolique  dequoy  fefiouir, 
&  le  ioyeux  dequoy  rire,  pour  les  biga- 
retez  qui  y  font  contenues  priant  vn  cha 
cun  d'eux  de  prendre  le  tout  en  bonne 


part,  l'afl'eurant  que  mettant  ceft  oeuure 
en  lumière,  ie  n'ay  entendu  aucun  y  eftre 
taxé  ne  côpris  de  quelque  eftat  ou  condi- 
tion qu'il  loit,  ains  feulement  pour  feruir 
de  pafle  temps  à  la  ieunefle,  ioint  aufsi 
que  plufîeurs  bons  elprits  y  pourrôt  tirer 
des  inuentions  tant  pour  faire  croteftes , 
que  pour  eftablir  mafcarades,  ou  pour 
appliquer  à  ce  qu'ils  trouuerront  que  l'o- 
cafion  les  incitera,  voila  à  la  vérité 
qui  m'a  en  partie  induit  ne  laifler 
euanouir    ce    petit  labeur,   te 
priant     affeAueufement     le 
receuoir    d'aufsi     bon 
cueur    qu'il    t'eft 
prefenté. 


A  3 


0^.^U%,^^ 


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D    2 


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F  2 


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4 


Imprimé  par 

W.  DRUGULIN  A  LEIPZIG 


pour  la 

LIBRAIRIE  TROSS  A  PARIS. 


M.  DCCC.  LXIX. 


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